Machiavel a-t-il toujours raison ? La raison d’Etat peut-elle supplanter les droits de l’homme ? Les intérêts légitimes de l’état priment-ils sur les intérêts légitimes des citoyens ? Formuler ces questions ne fait sens qu’en Occident et encore, depuis peu. Autrefois ou ailleurs, la primauté de l’état, du clan, du groupe sur l’individu s’impos(e)ait naturellement: que de rites, de sacrifices, d’excommunications, d’exils, de condamnations, d’affaires étouffées au nom de cet « Etat » ou …des hommes qui s’en réclament. La question de sa légitimité n’est pas résolue mais mérite d’être posée ; elle n’est pas que rhétorique ; en tout cas, elle ne l’était pas pour les époux Julius et Ethel Rosenberg, arrêtés en 1951 pour avoir livré des secrets atomiques aux Russes, condamnés à la chaise électrique et exécutés en 1953. Ils étaient juifs et communistes dans une Amérique bouleversée par le début de la guerre de Corée, la récente victoire de Mao en Chine et l’explosion de la première bombe atomique russe qui privait les Etats-Unis du monopole atomique mondial. MacCarthy réussit à convaincre ses concitoyens que les ennemis de l’Amérique, principalement les communistes, pouvaient aussi se cacher en son sein et qu’il s’agissait de les débusquer. C’est dans cette ambiance paranoïaque que le couple fut inculpé sur dénonciation du frère d’ Ethel Rosenberg, membre de leur réseau d’espionnage quasi familial et arrêté quelques jours plus tôt. Julius Rosenberg et sa femme nièrent jusqu’au bout et d’être communistes et d’avoir transmis des renseignements aux Russes. Leurs négations répétées, leur profil modeste et ordinaire, leurs jeunes enfants ébranlèrent le monde. Des comités de soutien se multiplièrent dans la majorité des pays libres, encouragés par les partis communistes et soutenus même par le pape. Einstein en personne exprima son incrédulité à propos de leur culpabilité ! Or, la NSA ( National Security Agency) possédait la preuve de leur forfaiture. Mais cette agence de renseignement US ne la divulgua pas au procès au nom de la « raison d’Etat ». En réalité, les époux correspondaient avec les Russes en utilisant un code chiffré alambiqué que la NSA avait décrypté. En faire état au procès aurait averti les Russes des failles de leur système de communications qu’ils se seraient empressés de modifier. Tout ceci ne fut publié que 40 ans plus tard, après la chute du mur de Berlin, mais en 1953 lorsque les époux Rosenberg furent grillés sur la chaise électrique, ils pensaient que seul le témoignage de leur frère et beau-frère les accablait. Ils n’ont donc jamais plaidé coupables, espérant que le tribunal d’abord, le président (Eisenhower) ensuite leur éviteraient la peine capitale. Non seulement les principaux intéressés ignoraient la preuve détenue contre eux mais les comités de soutien, leurs proches, y compris leurs propres enfants les croyaient innocents. Après leurs exécutions, l’Amérique fut vilipendée ; J-P Sartre écrivit « L’Amérique a la rage ! ». Je ne dis pas que preuve sur la table, il n’eut pas fallu se mobiliser contre leurs exécutions mais c’est un autre débat. La question qui me taraude ici pose les limites de la raison d’Etat. Peut-on envoyer quelqu’un sur la chaise électrique et laisser ses enfants grandir sans plus d’explications ? « Salus patriae suprema lex » Il ne fallut pas attendre le 16° siècle et Machiavel pour disserter sur ce thème. 350 ans avant Jésus-Christ, Platon écrivit ; « Le mensonge est utile aux hommes, comme une espèce de pharmakon dont l’emploi doit être réservé aux médecins et interdit aux profanes . C’est donc aux gouvernants de l’Etat qu’il appartient de tromper les citoyens et les ennemis dans l’intérêt de l’Etat et personne d’autre n’y doit toucher ». Avec le temps l’analyse s’est affinée pour convenir de circonscrire l’exercice de la raison d’Etat dans une quatruple limite : - la fin doit être d’utilité publique, non l’utilité du pouvoir, mais le salut public - le pouvoir qui l’exerce doit être légitime - les moyens employés dérogent à la légalité sans que celle-ci ne soit abolie - les circonstances doivent comporter l’urgence et la nécessité.
Pour ma part, ayant éparpillé quelques illusions au long des mes jours et de mes heures, je m’accommoderais d’une certaine "raison d’Etat" lorsqu'en contrepartie sera conceptualisée et admise au bénéfice des citoyens une certaine « raison de l’Humain », basée - mutatis mutandis- sur les quatre mêmes principes, qui légitimerait l’action citoyenne personnelle ou collective. Ce que l'Etat s'arroge à titre dérogatoire aura ainsi son pendant au plan individuel. On admettrait ainsi qu’à défaut de pouvoir se loger ou se nourrir, les citoyens – à titre d’utilité personnelle, pour eux-mêmes, sans abolir les lois et vu l’urgence- puissent squatter les logements abandonnés, mendier dans le métro sans être chassés ou voler leurs pitances (uniquement en grande surface) ; on tolérerait que des citoyens, aux mêmes motifs, passent les frontières et traversent les murs ; ceux des pays et ceux de l’intolérance.
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