31.03.2008

Dette africaine

"La situation de l'Afrique est une blessure dans la conscience du monde".Cette phrase de Tony Blair me revient à l'esprit vendredi soir à Kinshasa au moment d'embarquer pour rejoindre Bruxelles.

Lorsqu'on essaye de réfléchir aux mesures à prendre afin d'améliorer la situation des pays africains, l'annulation de leurs dettes extérieures revient comme une antienne. Selon une estimation de la CNUCED, l'Afrique aurait reçu entre 1970 et 2002, à titre de prêt, 540.000.000.000 usd. Incapables de rembourser un tel montant lourdement plombé par la charge des intérêts,de nombreux pays ont dû négocier des plans d'ajustement structurel très contraignants avec le FMI et la Banque Mondiale tandis que des voix, les plus autorisées, se sont élevées pour réclamer l'annulation de ces dettes. Avec un certain succès puisque depuis 1996 un programme d'annulation en faveur des "pays pauvres très endettés" ( PPTE) a été mis sur pied, renforcé en 2005 par un Accord d'annulation à 100% de la dette multilatérale envers la Banque Mondiale et le FMI. Mais il ne fait pas l'unanimité.

Certains lui reprochent de pénaliser les pays qui ont fait l'effort de respecter leurs engagements en remboursant leurs dettes et d'envoyer ainsi un mauvais signal aux emprunteurs actuels ou futurs.

D'autres craignent que l'effort de la communauté financière internationale ne serve pas les plus démunis mais permette aux "autorités" en place de se relancer dans des dépenses inconsidérées.

Il s'agit en réalité de rencontrer une double exigence de justice. D'abord, admettre le caractère injuste et odieux de ces prêts consentis sans discernement par les pays riches aux régimes corrompus de l'Afrique; ensuite, réparer l'injustice qui consiste à faire supporter la charge de la dette par les populations actuelles qui n'ont jamais pu bénéficier des hypothétiques retombées positives de celle-ci.

Tout le monde sait que les projets financés répondaient pour l'essentiel à des rêves ou des besoins de grandeur et pas aux priorités des populations; des palais, des avions, des stades, des armes et une fraction détournée vers des banques suisses ou liechtensteinoises. Annuler cette dette relève de l'exigence morale car les prêteurs étaient complices de ces gabegies.

Annulation d'autant plus justifiée que selon la CNUCED, les pays pauvres ont déjà remboursé 550.000.000.000 usd soit une somme dépassant le principal de la dette; mais les intérêts cumulés laissent encore un encours exigible de 295.000.000.000 usd.

La mise en oeuvre du système d'annulation pour les PPTE rencontre le premier souci de justice; effacer une dette injuste. Pour éviter les dérives, trois étapes successives sont requises pour bénéficier de l'annulation; l'éligibilité- le point de décision- et le point d'achèvement. Les critères qui déterminent le passage d'une étape à l'autre sont (i)le caractère insoutenable de la dette/(ii) la stabilité macro-économique retrouvée/(iii)l'orthodoxie budgétaire.

Même si ce système ressemble à un médecin qui exigerait de ses malades d'être guéris avant de recevoir ses médicaments, il a le bénéfice d'exister et des pays comme l'Ouganda, le Mozambique,la Tanzanie,le Burkina ou le Rwanda ont atteint le point d'achèvement. D'autres, comme le Cameroun, le Malawi ou la Guinée sont arrivés au point de décision et attendent leur point d'achèvement depuis ...8 ans.

Des mesures d'encadrement strictes sont utiles afin d'éviter que l'allégement de la dette ne recrée un espace disponible pour de nouveaux prêts peu soucieux d'une meilleure orthodoxie. La RDC vient ainsi de négocier un crédit de plusieurs milliards de dollars auprès des autorités chinoises, rendu possible parce que le service de la dette envers les institutions internationales est en voie d'allègement. Annuler la dette pour rendre justice à son caractère illégitime est bien mais pas suffisant si les pays bénéficiaires se lancent dans de nouveaux emprunts ou des dépenses non prioritaires.

Si Amnesty ou l'Observatoire des droits de l'homme émettent des réserves sur le programme en faveur des PPTE,  c'est parce qu'ils doutent que les gouvernements actuels, qui ont conduit l'Afrique dans cette impasse, soient subitement en mesure de transformer le processus d'annulation de la dette en une mesure de lutte contre la pauvreté. D'où le besoin paradoxal de maintenir un certain niveau d'endettement pour réduire la marge de corruption et de gabegie. Qui est sans limite.

Le plus grand aéroport de Congo-Brazzaville ne se situe ni à Brazzaville ni à Pointe Noire mais à 15kms du village natal du président congolais. On soupçonne l'Ouganda d'avoir utilisé le ballon d'oxygène financier, obtenu lors de l'annulation de la dette multilatérale, pour dépenser 500.000.000 usd en équipements militaires qui lui auraient permis de participer à l'occupation et au pillage du nord-est de la RDC.

L'annulation de la dette ne sert donc pas automatiquement à lutter contre la pauvreté; elle ne rencontre pas d'emblée la seconde exigence de justice.

Dès lors les ONG préconisent que soient affectés 25% du montant de la dette annulée pour constituer des fonds destinés à octroyer des micro-crédits dont Mohammed Yunus ( cfr post du 23-10-2006 "Prix Nobel" ) a démontré l'impact réel et immédiat sur la réduction de la misère.  

Cette suggestion me semble fondée et mériterait d'être validée par un test à l'échelle continentale car comme le disait déjà Guillaume le Taciturne, en Afrique et en ces matières, "il n'est pas besoin  d'espérer pour entreprendre".

NB: Ce post doit beaucoup à Mathieu Ndomba Ngoma, jésuite et économiste. 

 

18:01 Écrit par JLH dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : africa, business |  Facebook |

17.03.2008

Putain de toi

Les médecins la conduisirent, à travers un sas, dans une chambre stérile." "Voilà, dirent-ils, le médicament est dans cette boite. Vous ne l'ouvrez que lorsqu'on aura quitté la pièce. Puis vous l'avalez. N'hésitez pas, on ne pourra plus revenir pour vous aider. Tout va bien se passer."

Ils sortirent. Elle les aperçut à travers la paroi vitrée; ils l' encourageaient du regard.

Elle a 30 ans et dans les mains un cachet radioactif que les médecins eux-mêmes s'empressent de fuir. Comment faire pour l'avaler, se laisser irradier?Puis rester 4 jours en isolement total; les infirmières qui apportent repas et soins ne franchiront jamais une ligne peinte sur le sol, son mari se tiendra à distance et elle ne reprendra son fils de deux ans dans ses bras qu'au 8° jour.Putain de cancer.

Je l'ai revue quelques jours plus tard dans ma cave de jazz, amaigrie, cernée mais attentive aux autres et à la musique, applaudissant Julie, la chanteuse et ses musiciens.Rien que pour cela, rien que pour elle je suis content d'avoir créé cette boite de jazz.( cfr post du 19/11/2007)

Julie ne savait pas qu'elle faisait bien plus que chanter ce soir-là; elle berçait aussi une jeune maman au corps malmené.Julie Dumilieu HR

10.03.2008

La parabole du taxi

Long séjour à l'hôtel El Djazaïr, le plus ancien et le plus authentique palace d'Alger qui allie le beau et le faste: hall aux cent panneaux décoratifs de céramique, petit déjeuner servi dans une salle de bal au plafond ouvragé, enchevêtrement de salons garnis de miroirs, mosaîques et paravents ajourés, le tout surplombant un des plus beaux jardins de la ville orné d'orangers, de caroubiers, d'eucalyptus, d'hibiscus, de bougainvillées en tonnelle, de jasminiers et dans le patio un "mesk el lil" à l'enivrante odeur.

Seul moyen de déplacement pour les affaires, le taxi accède à cet hâvre de sérénité sur appel du concierge et après une fouille stricte par des gardes armés qui ouvrent le capot avant et le coffre sans un sourire. Les attentats de janvier ont chauffé les esprits.

Il n'existe ni compteur ni barème pour les courses en taxi et il vaut mieux se mettre d'accord sur un forfait avant de démarrer. Notre taximan s'appelait Jamel. Il connaissait l'adresse de l'avocat chez qui nous nous rendions:" Bien sûr, je la connais Monsieur. Ca fait 37 ans que je suis taxi. Je connais toutes les rues".

Ce qui n'est pas rien et force le respect car cette capitale de 3 millions d'habitants est installée sur une série de gradins parsemés de chemins désespèrement accrochés aux nombreux talwegs et ravins qui traversent la ville de part en part.

 Lorsqu'on lui demanda s'il était originaire d'Alger, le taximan précisa;" Je ne suis pas arabe moi, Monsieur. je viens de Kabylie". Puis quelques minutes plus tard lorsqu'un automobiliste lui coupa la route;" Il doit être arabe celui-là", nous rappelant ainsi opportunément que les berbères sont les occupants historiquement légitimes de l'Afrique du Nord qui fut envahie par les arabes fin du 7° siècle.

Nous roulâmes 15' vers le quartier d'Hydra. Certains points de vue nous dévoilait " Alger la Blanche, ses maisons chaulées sont suspendues en cascade en pain de sucre en coquilles d'oeufs brisés en lait de lumière solaire en éblouissante lessive passée au bleu en dentelle en entre-deux en plein milieu de tout le bleu"(Anna Greki).

Après un moment, je sentis du flottement dans le comportement du chauffeur; il hésitait un moment puis péremptoire décretait:" C'est par là". Si on s'inquiétait, il niait l'évidence: "Non, je connais , c'est la rue qui a changé". Lorsqu'on passa pour la 3° fois au même endroit, on le somma de questionner les passants. Sans grand succès. On appela notre avocat pour annoncer le retard et demander d'instruire le taximan sur le chemin à suivre. L'avocat appela sa secrétaire à la rescousse. Ils s'expliquèrent au téléphone et nous reprîmes notre déambulation. Nous dûmes rappeler une deuxième fois la secrétaire pour répéter les consignes. Finalement nous arrivâmes avec 20' de retard. Heureusement la course était au forfait.

Pendant ces pérégrinations circulaires dans le dédale des rues d'Hydra alors que le chauffeur prétendait tout connaître, je ne pus m'empêcher de penser que l'Algérie toute entière ressemblait étrangement à ses taxis.

Les industriels, les avocats, les banquiers ont tous la prétention et la fierté de revendiquer leurs compétences qui, à l'examen se révèlent très approximatives.Les mécanismes classiques des affaires leur échappent sans qu'ils ne l'admettent. Difficile de jouer au football si les adversaires ou pire,les coéquipiers ne connaissent pas les règles du jeu ou les réinventent à leur guise.A défaut de pouvoir les convaincre par le verbe et le raisonnement il faut s'astreindre à prouver les limites de leur savoir par l'absurde:" Faisons comme vous dites et voyons le résultat". Enorme perte de temps et d'énergie.

Ce décalage entre les prétentions et les compétences n'existe pas en Tunisie. Il ne fait aucun doute que les algériens, qui ont vécu pendant 30 ans sous un système économique hyper centralisé, assimileront à leur tour les concepts qui leur échappent actuellement. En attendant,la déception vient du fait que parlant la même langue,utilisant le même vocabulaire, on croit se comprendre. Mais en réalité on ne joue pas la même partition. Les fausses notes précèdent la cacophonie des relations qui, finalement se délitent entre partenaires de sorte que ce long séjour à l'hotel El Djazaïr sera aussi le dernier.

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