20.09.2008
Never catch a falling knife
Les financiers ont aussi leur langage, leurs fables et leurs ...truands.
J'aurais dû depuis longtemps écrire un post sur les turbulences financières que nous traversons. Maintenant que nous y sommes, que la presse a tout dit, remontons un instant aux sources de ce chaos pour identifier le big bang originel. Les américains de l'ère Bush ne nous ont pas seulement enlisés dans le bourbier irakien et précipités dans une dégradation des relations internationales, ils sont aussi la cause du dérèglement financier planétaire que nous subissons.
" Ne jamais attraper un couteau qui tombe" fait partie des sentences qui prévalent dans les salles de marché des banques et des sociétés de bourse. Se tenir à l'écart des titres qui chutent est la base de la sagesse. Mais l'avidité sans borne aveugle ceux qu'elle veut perdre.
Pour qu'une économie tourne, il faut 3 conditions: de l'épargne, du crédit et des banques. L'épargne des individus et des entreprises est déposée auprès des banques à charge pour celles-ci de prêter cet argent à d'autres personnes qui souhaitent dépenser et investir. La banque se rémunère sur la différence d'intérêt entre celui demandé à l'emprunteur ( par ex 6%) et celui octroyé aux déposants ( par ex 4%). Le rôle de la banque, comptable de l'argent que lui a confié l'épargnant, est de s'assurer que l'emprunteur a les capacités de rembourser selon les conditions convenues et qu'il donne des garanties suffisantes.
A ce stade, le système est vertueux. Si chaque belge avait dû payer sa maison cash, le secteur immobilier serait resté à l'état larvaire.Un des drames de l'Afrique est précisement l'absence d'accès à des prêts pour les individus ou les entreprises qui sont obligés de réduire leurs dépenses et leurs investissements à leur capacité de financement cash. ( d'où la pertinence et le succès des micro-crédits).
Le système devient fou lorsque les banques injectent, dans le circuit des crédits, des liquidités qui dépassent l'épargne normale et qui sont prêtées à des conditions très basses c.-à-d. à des taux de 1,5 ou 2% faisant croire aux emprunteurs que l'argent est quasi gratuit. Comment les banques peuvent-elles créer cette "bulle" qui leur permet de prêter plus d'argent qu'elles n'en ont reçu en dépôt? En empruntant elles-mêmes, notamment auprès des autres banques, des fonds de pension, des assureurs, des banques nationales (centrales). Pourquoi ces dernières prêtent-elles aux banques commerciales à de si basses conditions? Pour faire tourner l'économie encore plus vite puisque, nous venons de le dire, le crédit est une condition essentielle du fonctionnement économiques.
Oui mais pas n'importe quel crédit. Une absence de crédit freine puis arrête le circuit économique mais trop de crédit provoque des bulles qui tôt ou tard éclatent. C'est précisement le rôle de la FED ( banque centrale américaine) de maintenir le bon équilibre. Or pendant les années Grenspaan, ex-Président de la FED, écouté par beaucoup comme la pythie de Delphes, les taux d'intérêt étaient maintenus anormalement bas pour faciliter les crédits. Première erreur.
La seconde fut le fait des banques. Afin d'encaisser un maximum de revenus, elles multiplièrent les crédits à des clients appâtés par ces taux bas, négligeant de plus en plus de valider leurs capacités de remboursement et la qualité des garanties déposées, souvent les maisons achetées avec ces emprunts. Les gens s'endettèrent bien plus que de raison.
Les banques s'en souciaient d'autant moins que, lorsque les volumes prêtés devenaient trop importants pour elles ( elles ont des quotas à respecter), elles créaient des "véhicules financiers" spéciaux dans lesquels elles logaient ces crédits (avec leurs garanties) puis revendaient ces véhicules à des fonds de pension, des compagnies d'assurances ou d'autres banques ( dont certaines européennes et belges) qui achetaient ces outils financiers sans en connaître précisement ni le contenu ni la qualité. C'étaient des " black boxes" que les financiers se refilaient sans ouvrir le couvercle. Une fois ces instruments de "titrisation" vendus, les banques US retrouvaient les fonds et la liberté de replacer de nouveaux prêts dans sa clientèle, démarchée par des courtiers voraces qui touchaient de plantureuses commissions sur tout nouveau crédit, sans plus d'égard aux besoins et aux moyens réels des personnes qu'ils endettaient. C'était le "wild west" sans shérif puisque la dérèglementation des marchés financiers est gage de la liberté de commerce, érigée en dogme depuis les années Reagan.
Mais les banques américaines n'avaient pas garanti à leurs clients que les taux d'intérêt si bas resteraient inchangés. Dès lors lorsque les taux remontèrent vers 4 ou 5% certains emprunteurs ne furent plus en mesure de rembourser et tout le système s'écroula; les banques saisirent les maisons pour les mettre en vente mais les prix de ces habitations chutèrent puisque des milliers de maisons furent mises en vente en même temps. Aujourd'hui les banques US détiennent 750.000 habitations qu'elles s'efforcent de vendre à des gens qui flairent les bonnes occasions et pour lesquels des agences organisent des tours en autocars ( les "foreclosure bus tours"!). La vente au rabais de ces maisons ne permettent pas à toutes les banques de récupérer leur argent et de rembourser les épargnants qui leur avaient confié leurs économies ni de rembourser les financements tirés sur la banque centrale ou d'autres banques.
12 banques américaines sont déjà tombées en faillite; la FED a dressé une liste de 119 autres banques jugées en difficulté sévère; les banques européennes, qui avaient un peu aveuglement achetés ces "véhicules financiers", doivent maintenant constater qu'ils n'ont pas la valeur annoncée et doivent acter des pertes dans leur bilan. UBS, la première banque suisse, a évalué sa perte à 50 milliards!
Une fois de plus les hommes ont joué aux apprentis sorciers faisant fi des lois économiques qui sont aussi fondées que la loi de la gravitation. Ces gens ne sont ni stupides ni aveugles; ils sont rendus stupides et aveugles par leur avidité.
Malheureusement, ce qui vaut pour le secteur immobilier vaut également pour les autres secteurs du crédit; les crédits voiture, prêts à la consommation et autres cartes de crédit... C'est donc l'ensemble du paysage économique qui est ébranlé puisqu'on a perverti un système qui en soi, est créateur de valeur.
Il faudrait pouvoir sanctionner ceux qui ont imaginé, autorisé, alimenté cette dérive; il y a eu faute grave. Ce n'est pas l'engineering financier qui est un péché contre l'esprit; on a besoin d'imagination et d'innovation dans le domaine financier aussi.La faute naît lorsqu'on sait pertinemment bien que le château de cartes va s'écrouler et qu'on persiste à rajouter encore un étage de papier par pure cupidité. Et le consentement niais des victimes n'y change rien.
Un jour par réflexe j'ai rattrapé un cactus qui tombait. J'ai eu la main criblée de mille épines qu 'il fallut retirer une à une à la pince à épiler. J'ai retenu la leçon; pas sûr que les marchés en fassent de même.
00:56
Écrit par JLH
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Commentaires
brillante démonstration et en plus on comprend que sarkozy l'a lu et s'en est inspiré pour son discours à NY devant Elie Wiesel.
bravo !
Écrit par : Bernard | 23.09.2008
Merci pour ces explications. Je comprends mieux ce qui se passe apres t'avoir lu.
Écrit par : Muriel | 01.10.2008
The age of Turbulence Bonjour Papy,
Je viens de m'acheter le livre de A Greenspan (the age of turbulence) qui contient un nouveau chapitre sur la crise actuelle du credit. Ca me donnera "leur" vision des choses ;-). Je l'apporterai a Noel.
A+
M
PS la banque suisse c'est bien UBS et non USB. Le Universal Serial Bus n'y est pour rien dans cette crise ...
Écrit par : Mario | 01.10.2008
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