12.10.2008

Arcs en ciel

Le ferry qui assure la liaison entre Dar es Salam et l'île de Zanzibar est un catamaran, d'un bleu rouillé, équipé de deux puissants moteurs diesel avec pour devise " Travel with speed, comfort & safety". Les 200 passagers doivent payer l'équivalent de 10$ ( 30 $  s'ils sont étrangers) pour embarquer à bord du " Sea Express II " qui fendra les eaux pendant 2 h 30 avant d'aborder l'île mythique, aux forts relents arabes, d'où partirent  des centaines de milliers d'esclaves vers le golfe persique. Les palais et demeures des anciens sultans d'Oman sont délabrés et les objets exposés, rappels dérisoires de la grandeur passée, ne méritent pas le détour. Mais des terrasses de ces résidences, la vue sur la mer est immuable et on distingue, à quelques encablures de la rive, les deux îles où les esclaves arrachés au continent s'entassaient avant d'embarquer pour leur ultime voyage.

Au retour, le vent s'était levé et avec lui la mer formée. Les vagues moutonnaient entre les creux. Il ne fallut pas longtemps pour que nous ne puissions plus nous déplacer sans nous accrocher aux mains courantes et que les malades n'arrivent sur le pont arrière le sachet de plastique à la main. Les plus indisposés se couchaient à même le sol sur des tapis de caoutchouc suitant de crasse.

Un couple se distinguait parmi les passagers, essentiellement des tanzaniens, quelques touristes et autant de routards. Le masaï portait la tunique rouge traditionnelle échancrée et sa femme, d'une blancheur diaphane, devait être anglaise ou sud-africaine. Qui de l'homme des hauts plateaux ou de l'héritière des intrépides marins anglais fit le mieux face aux tangages et roulages ? Lorsqu'elle se coucha, il se montra prévenant, la gardant lovée contre lui pendant deux heures, l'apaisant de la voix, la réconfortant d'une main gentille.

Je n'ai pas le mal de mer; ce n'est pas une qualité, c'est un fait. Je restai donc debout, agrippé à la rambarde métallique entourant l'escalier qui relie les deux ponts, émerveillé par la danse des flots, régulièrement balayé par les embruns tièdes qui débordaient le bastinguage.  Un long et intense moment mélé d'efforts, de plaisir insolite et de beauté. Le bateau n'était pas très large, peut-être 7 ou 8 mètres. Le soleil de cette fin de journée réchauffait mon dos trempé et lorsque devant moi une vague s'élevait au-dessus de la coursive, je distinguais l'espace d'un moment un arc-en-ciel dans le rideau d'eau qui passait devant mes yeux. J'ai dû en voir une trentaine. Arcs-en-ciel privatifs que je ne pouvais même pas partager avec les gisants " Regardez un arc-en-ciel, encore un, faites un voeu".  

Lorsqu'enfin on entra dans la baie de Dar es Salam, le ferry se stabilisa, les malades se redressèrent, mes arcs-en-ciel disparurent. Le sel qui imprégnait mes vêtements et mes cheveux sécha lentement.

J'avais sans honte pris plaisir à traverser le détroit de Zanzibar que les malades d'aujourd'hui et les esclaves d'hier maudirent.

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