19.11.2008
Carry Trade
Le 15 novembre, 90% d'une production économique mondiale paniquée a envoyé ses chefs d'état et de gouvernement se réunir à Washington sous l'égide du G-20. On a entendu beaucoup de discours, vu Sarkozy, pris de belles photos et enregistré de louables intentions mais il me semble qu'on a fait peu de cas du seul qu'il fallût écouter; le PM japonais Taro Aso. Son pays, le Japon a en effet déjà connu les symptômes, les remèdes et les affres de la débâcle économique actuelle.
Début des années 90, une crise immobilière et financière (tiens!) plongea le Japon dans une récession qu'il combattit avec les armes classiques que l'on voit mettre en place aujourd'hui au niveau mondial : abaissement des taux d'intérêts, dépenses publiques relancées, fléchissement du cours des devises etc.
Résultat ? Rien ou si peu. Depuis 20 ans ce pays vivote, frisonne et vieillit.
Pourtant les taux d'intérêt sur les prêts étaient au plus bas: 0% dans de nombreux cas. Il fallait que les japonais empruntent pour consommer et investir; ils ne le firent pas ou pas assez.
Le cours du yen était anormalement bas par rapport au dollar; il fallait que les usines japonaises vendent aux américains qui, à l'époque, avaient encore la consommation à crédit facile.
(Exemple: si 100 yens valent 1 dollar, l'industriel japonais qui veut vendre son article à 1.200 yens demandera 12 usd à son client américain; si le yen faiblit avec une parité à 150 yens pour 1 dollar, il demandera seulement 8 usd et le client américain sera content. Par contre, si le yen se raffermit avec un cours à 60 yens pour 1 dollar, l'industriel japonais devra demander 20 usd à son client américain.... qui ira faire ses emplettes ailleurs; donc un monnaie "faible" soutient les exportations et donc l'économie d'un pays. CQFD).
Or une monnaie "faible" cela se créé; notamment par des taux d'intérêt bas qui n'incitent personne à rechercher cette monnaie. Sauf les "carry- traders".
Comment opèrent-ils? Ils empruntent des sommes colossales en yen puisque les taux d'intérêt sont très bas voire nuls. Ensuite, ils changent leurs yens contre typiquement du dollar et placent ces dollars à 4 ou 5% par exemple. A l'issue du placement, après 6 mois, un an ou plus ils récupèrent leurs dollars enrichis des intérêts et les changent en yens pour rembourser leurs emprunts dans cette monnaie. Ils n'ont donc rien investi puisqu'ils empruntent avant de rembourser.
Gain de l'opération ? : la différence entre les taux d'intérêt. Les montants en jeu ?: colossaux, des milliards de dollars. Risque ? : que la parité de conversion entre les deux monnaies changent durant la durée du prêt, de sorte que le trader ne récupère pas suffisamment de yens pour rembourser son emprunt. Ce qui peut arriver de temps en temps dans des circonstances classiques et risque intégré dans le processus. L'apport économique réel pour les pays, les industries, les états ? Nul, on a fait de l'argent avec de l'argent sans valeur ajoutée, et en ne payant pas d'impôt puisque ces traders sont souvent domiciliés dans des paradis fiscaux. Une vertu ? Mettre en lumière et corriger "les déficiences du marché" disent-ils.
Où le système devient cruel, c'est en période de turbulences. Si le trader constate qu'un des pions du système dérape, il doit d'urgence quitter ses positions qui deviennent instables et alors il jette tout par dessus bord, entendez il " dénoue " ses positions en jetant sur les marchés ses "outils financiers", ses monnaies et ses contrats à n'importe quelles conditions car il s'agit d'arrêter l'hémorragie. Ce faisant, il ne joue plus sur les "défiences" du marché, il leur donne un effet turbo en accélérant les déséquilibres.
Exemple; un trader emprunte 2,4 milliards de yens à un taux d'intérêt de 0,5%. Il change ses yens en dollar à un cours de 120 yens pour 1 dollar soit 20 millions de dollars qu'il place à 5% et compte ainsi gagner 1 million de dollars soit 120 mios de yens. Tout va bien jusqu'à ce qu'il se rende compte que la parité glisse vers 110 yens pour un dollar. Conséquence, ses 20 millions de dollars ne valent plus que 2,2 milliards de yens. Même avec ses intérêts, il ne s'y retrouve plus. Donc il doit détricoter son montage et vendre tout de suite ses dollars pour se remettre le plus vite possible en yen.
Si vous multiplier cet exemple par les sommes colossales qui circulent dans les "hedges funds" spécialisés dans ces "instruments financiers" et que vous imaginez les impacts sur les cours, les politiques des états, les taux d'intérêt etc.. vous comprendrez aisément que ces manoeuvres spéculatives, décorrelées de toutes substances économiques, doivent être bridées car elles ne participent pas à la création de valeur réelle.
Mais revenons au Japon. Malgré les mesures prises par les gouvernements successifs depuis 20 ans, l'économie nippone est en berne. La demande intérieure de consommation des ménages reste morose. Les japonais ne consomment pas, donc les entreprises ne produisent ni n'investissent. Cette stagnation préfigure-t-elle le sort qui attend le monde ou l'Europe pendant les 20 prochaines années ?
Une réponse rapide tient dans la faiblesse de la consommation nationale; un pays de ménages âgés, avec des revenus en baisse ( pensions moins élevées que les salaires et salaires des jeunes moins élevés que ceux des seniors mis à la pension), peu stimulé par une immigration faiblarde.
Alors, qu'a dit le PM japonais à ses collègues du G-20. Leur a-t-il conseillé " Croissez & multipliez-vous ou ouvrez les portes de l'immigration mais rajeunissez". A voir leurs mines sur la photo de famille, il n'a pas convaincu tout le monde!
00:41 Écrit par JLH dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : business |
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Commentaires
Merci pour la synthèse... Une description didactique qui m'aide a comprendre mieux le rôle des carry- traders ! Il faudrait penser à ajouter la "photo de famille" dont tu parles ;)
Écrit par : Vincent | 20.11.2008
Le Japon - de l'espoir ? Par rapport au Japon, les Japonais eux memes reconnaissent que la "lost decade" (decennie perdue) dure bien plus que 10 ans mais je voudrais tout de meme ajouter 2 points positifs:
1) l'industrie automobile (l'epine dorsale de toute economie) du Japon avec les Toyota, Honda et autres a longueur d avance enorme (efficacite, hybrid cars, ...) sur le grand rival americain (ou les 3 grands sont au bord de la faillite).
2) les grands conglomerats (keiretsu) a la Mitsubishi, Mitsui, Marubeni, Sumitomo sont parmi les seuls au monde a pouvoir affronter les gigantesques projets d'infrastructure des pays emergents (UAE, ...)
--- Il reste a savoir dans quelle mesure tout cela va beneficier au peuple nippon qui a un travail de Sisyphe pour contrer le veillissement de sa population.
Écrit par : Mario | 23.11.2008
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