18.02.2010

Double Dip

Le langage fleuri des économistes regorge d'expressions colorées.

Ainsi, une crise, comme nous venons d'en connaître en 2009, se prénomme un " dip"; si le malade reprend des couleurs, la figure économique devient un "V"; mais si la crise réapparaît, on assiste à un "double dip" ou une figure en "W" c.-à-d. une crise suivie d'un rebond qui précède une seconde crise. 

Autant une simple récession peut se gérer - elles furent nombreuses par le passé et on en connaît les remèdes classiques - autant un "double dip" effraye. Or, de ce point de vue, 2010 sera cruciale.

Trois scénarios sont envisageables: soit l'économie replonge et bonjour les dégâts- soit elle redémarre et on attend patiemment une nouvelle crise- soit une activité médiocre stagne en dessinant un "L" comme l'expérimente le Japon depuis près de 20 ans. Aucun de ces 3 scénarios n'est satisfaisant. Pourquoi?

Pour caricaturer, le Japon est un pays pauvre, peuplé de personnes riches. L'état croule sous les dettes, l'asphyxiant complètement et l'empêchant de développer des politiques volontaristes dans quelque domaine que ce soit. Sa priorité budgétaire est de rembourser ses dettes puis de payer les soins et les pensions d'une population de plus en plus âgée.  La marge de manoeuvre du gouvernement nippon est très réduite. Ressembler au Japon n'est un sort enviable pour l'Europe.

Si un "double dip" se forme et que l'économie replonge, les remèdes mis en oeuvre par les gouvernements en 2009 n'auront servi à rien et c'est dramatique car les états sont à bout de souffle, endettés jusqu'au cou pour avoir injecté - en vain - de l'argent public dans les rouages économiques. Beaucoup d'argent ! Lorsque l'Europe lança la monnaie unique, en 1999,  des règles avaient déjà été établies et codifiées par le célèbre Traité de Maastricht pour assurer une certaine orthodoxie : il prévoyait que les états membres ne pouvaient pas avoir un déficit budgétaire supérieur à 3% de leur PIB. En 2010, les déficits vont atteindre 6% en Belgique, 8,5% en France, 12% en Irlande, 13% en Grèce. Et ce n'est pas mieux aux Etats-Unis avec 10% ou à Dubaï avec 17%! Lorsque les états sont en déficit, ils font comme vous et moi, ils empruntent c.-à-d. qu'ils s'endettent sur les marchés nationaux ( la plupart des belges ont déjà acheté des "bons d'état" ) ou internationaux. Mais si la confiance des prêteurs est ébranlée, ils exigeront des intérêts de plus en plus élevés. Ainsi, la Grèce, pour pouvoir emprunter, doit actuellement accepter de payer le double des intérêts payés par l'Allemagne, ce qui rend le poids de son endettement encore plus pénible. 

La zone euro craquelle sous ces disparités symptomatiques de l'état de santé trop différencié entre les "bons" et les "moins bons" élèves de la classe européenne. Au point qu'on regroupe les  pays européens les plus endettés sous le doux vocable de " PIGS" ( cochons en anglais): il s'agit du Portugal, de l'Italie, de la Grèce et de Spain ( Espagne), tous des pays méditerranéens, désignés comme les fossoyeurs de la monnaie unique et qui, bien sûr ont attiré les fonds vautours, ces énormes machines de guerre financière qui disposent d'une puissance de feu impressionnante et qui se ruent sur tous les corps malades de l'économie en spéculant sur leur mort prochaine. S'ils ne créent pas le problème, ils l'amplifient dans le seul souci d'en tirer profit.

Certains fonds vont jusqu'à spéculer sur la fin de la monnaie unique et sur le retour aux monnaies nationales. Ils estiment qu'une union monétaire sans union politique est intenable. La réponse appropriée tient cependant dans "plus d'Europe, plus vite" plutôt qu'un dé-tricotage des fondements de notre Union, gage de paix et de stabilité dans ce coin du monde. Les adversaires de l'euro soutiennent aussi que, sous le régime des monnaies nationales, les pays en difficulté pouvaient décider de dévaluer leur monnaie librement pour retrouver un équilibre économique. En effet, une dévaluation booste les exportations: si un USD=30 francs belges avant la dévaluation et 60 francs après celle-ci, une tablette de chocolat de 30 francs belges coûtait 1 USD au gourmet américain et seulement 0,5 USD après dévaluation. On peut donc espérer qu'il en achètera deux et que le carnet de commandes de Marcolini se remplisse. Mais il ne faut pas oublier qu'une dévaluation renchérit le coût des importations : si le baril de pétrole vaut 3 USD, il fallait 90 BEF pour l'importer avant la dévaluation et 180 BEF le lendemain de celle-ci. On peut croire que le belge va, en conséquence, réduire sa consommation de pétrole et de produits importés, ce qui est tout bénéfice pour la balance commerciale du pays ( différence entre le total des importations et des exportations). La dévaluation a donc des vertus et la Belgique l'a pratiquée à plusieurs reprises, comme en 1982 à hauteur de 8,5%. Ceux qui regrettent le temps passé des dévaluations nationales oublient que l'euro peut aussi dévaluer par rapport au USD ou au Yen. Les Américains ne se privent d'ailleurs pas de laisser filer le USD lorsqu'ils estiment nécessaire de relancer leurs industries. Dévaluer l'Euro reste une question politique dont il n'est pas (encore) question, même si la monnaie unique a déjà perdu près de 10% depuis le début de cette année.

Pour l'instant, les états européens se focalisent sur les moyens de réduire leurs endettements, en espérant revenir à l'orthodoxie prônée par Maastricht en 2013 ou 2015! Si une seconde crise se déclenche, elle ne pourra plus être contrée par des mesures gouvernementales. Quant aux banques centrales, appelées essentiellement à réguler l'inflation, elles ont déjà quasiment épuiser toutes leurs cartouches en réduisant leurs  taux de base à 1%.  

Restent les consommateurs qui, par leurs dépenses d'investissement ou de consommation, pourraient relancer la mécanique surtout dans des pays comme les USA où la consommation domestique représente près de 60% du total des richesses créées chaque année.

Mais comment croire à la relance de la consommation alors que le chômage frappe quasiment 10% de la population ( 21% à Bruxelles !), que les pertes d'emploi vont encore percuter en 2010 et que dans un tel contexte la population a plus tendance à épargner qu'à dépenser.

Puisque ni la stagnation économique à la japonaise ni le "double dip" ne sont souhaitables, on devrait raisonnablement appeler de nos voeux une reprise rapide et durable. Pourtant, certains s'en gardent bien car ils estiment qu'aucune leçon n'a été tirée du séisme vécu au cours des 18 derniers mois. Recommencer à produire encore plus de véhicules pour sauver des emplois dans l'industrie; importer encore plus de pétrole, extrait de plus en plus difficilement; spéculer à nouveau sur des montages financiers abscons, tout cela ne peut que nous mener plus ou moins vite vers une nouvelle crise.

Paradoxalement, les tenants d'une remise à plat du modèle économique sont de deux bords divergents; il y a d'abord les partisans purs et durs des lois du marché qui déplorent les aides apportées aux banques, les soutiens aux industriels (primes à la casse dans le secteur automobile) et autres interventions étatiques. Selon ceux-ci, on aurait dû laisser les lois du marché s'exercer librement, qui auraient séparer le bon grain de l'ivraie et qui, moyennant quelques convulsions, auraient livré un nouveau paysage économique débarrassé des banques mal gérées, des industries peu performantes et des spéculateurs ruinés. Toutes les mesures d'encadrement et de soutien ne font que retarder l'inévitable et salutaire nettoyage des opérateurs économiques défaillants. Une reprise basée sur les efforts de stabilisation et des incitants gouvernementaux ne rime à rien.   

D'autres par contre regrettent que les mesures prises ne soient qu'emplâtres de fortune et qu'en dehors d'un show médiatique à propos des bonus des dirigeants, l'ordre économique n'ait pas fondamentalement changé. Une reprise dans ces conditions ne résoudra rien; on recommencera demain les errements d'hier. 

Les faits semblent accréditer cette thèse car on ne voit pas très bien ce qui a été modifié en profondeur dans l'ordre économique. Obama essaye bien de réagir en tentant de recréer une séparation entre les banques de dépôt et les banques d'affaires ( distinction supprimée par Bill Clinton !) mais il se heurte à des lobbies hyper puissants qui ont leurs entrées au Congrès américain.

Pourtant, ce n'est pas le travail qui manque; les besoins sont énormes, les défis colossaux. On est loin d'avoir satisfait les besoins, même primaires, des hommes en termes de santé, d'éducation, d'infrastructures. 2 milliards d'humains vivent sans eau, ni électricité, avec 2 USD par jour!. Si donc l'économie patine, ce n'est pas faute de besoins à satisfaire; c'est par une mauvaise allocation des ressources, un choix des priorités déficient et suite à des interférences vénales qui privilégient tout sauf l'intérêt collectif.

La seul reprise économique acceptable résulterait d'une prise de conscience globale de nos destins communs, de l'exceptionnelle chance de pouvoir goûter un bref moment à la vie sur cette terre et de l'inanité de toutes nos prétentions matérielles.

Car on n'a pas de poche dans notre dernière chemise.

01:00 Écrit par JLH dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : business |  Facebook |

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