24.05.2010

Le ratio mort / kilomètre

Jeudi dernier à Antananarivo, je lisais à haute voix le projet de procès-verbal de la réunion qui s'achevait lorsqu'un premier téléphone sonna. Son propriétaire, gêné par cette interruption, répondit brièvement à deux reprises:" Ah bon" puis raccrocha. Je voulus reprendre ma lecture quand il déclara placidement: " On tire en ville".

Son voisin lui demanda:" Où ?" Il répondit: " Autour du Fort Duchesne ". Un autre demanda " Qui tire ? "  

" Il semblerait que ce soit entre l'armée et les FIGN" ( forces d'intervention de la gendarmerie). Nos collègues malgaches firent le grimace.

Je repris la lecture à une vitesse accélérée lorsqu'un bruit sourd et mat, comme un coup de canon, tonna.

C'était un coup de canon. Aussitôt un deuxième puis un troisième téléphone sonnèrent dont celui du responsable d'une agence financière française en rapport direct avec l'ambassade de France. Comme dans d'autres pays confrontés à des troubles potentiels, les ambassades ont organisé à Madagascar une pyramide d'appels téléphoniques entre leurs ressortissants qui permet de faire circuler en un minimum de temps des consignes de sécurité, les appels à rallier des points de rassemblement identifiés à l'avance et les ordres d'évacuation. Pour l'heure, on évacuait l'école française et on invitait les habitants de la capitale à ne plus circuler en ville.

Je ne repris pas la lecture du procès-verbal qu'on s'empressa de signer puis chacun, expatrié ou malgache,  s'égailla pour reprendre les enfants dans les écoles et regagner ses foyers.

Il était près de midi. Lorsque tout fut terminé vers 18h, on ne déplora finalement que trois tués et une trentaine de blessés.

Ce qui agita la capitale malgache pendant 6 heures ne fut même pas évoqué dans les médias européens. Les agences Reuters et AFP délivrèrent de courts communiqués que seule RFI Afrique reprit dans ses bulletins d'information. 

Pendant ces heures étales où bizarrement une cité entière tombe en léthargie alors que de frénétiques combats opposent une centaine de soldats dans un périmètre de quelques rues, dont les échos nous parviennent d'autant mieux que les autres bruits de la ville ont disparu, j'ai eu le temps de réfléchir au ratio auquel semblent obéir les médias entre le nombre de morts et la distance kilométrique.

Le nombre de minutes télévisées ou de lignes dans la presse écrite est directement proportionnel à un certain rapport entre le nombre de morts/ nombre de kilomètres.

Ainsi, manifestement 3 morts malgaches à 11.000 kms octroie 0 minute et 0 ligne.

Quel est le seuil de déclenchement; combien faut-il de morts/ kllomètre pour retenir l'attention des médias ?

Par exemple, à 11.000 kms faut-il 20 ou 100 morts?

Mais les termes de cette équation ne suffisent pas. Il faudrait ajouter un variable pour la notoriété du mort; un autre pour le degré d'appartenance; un troisième pour le degré de violence de la mort et un dernier sur la présence de caméras; chaque paramètre pondéré par un coefficient d'importance.

On aurait ainsi:

Nbr de minutes télé = nbr de morts * ( notoriété*x/10) + ( appartenance *x/10) + ( ° de violence*x/10) + (qualité photos *x/10) // nombre de kilomètres.

Si Bill Gates meurt dans son lit demain, le monde entier en parlera car sa notoriété supplantera toute autre considération; mais il faudrait que je sois coupé en rondelle pour que j'obtienne trois lignes dans les faits divers. De même, la présence de quelques belges dans un crash aérien au bout du monde augmentera le nombre de minutes ou de lignes consacrés par les médias belges à la catastrophe puisque le phénomène d'appartenance des victimes à la communauté des lecteurs-auditeurs jouera son rôle d'identification.

Il faudrait un mathématicien pour écrire correctement l'algorithme qui vous fera savoir comment mourir célèbre. 

Car même dans la mort, on n'est pas égaux.


DSC_0345-62043

22:36 Écrit par JLH dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : presse, africa |  Facebook |

Commentaires

comme je suis en contact avec Antananarivo quotidiennement, j'en avais eu l'écho de cet événement banal. C'est comme le dernier attentat à Boumerdès en Algérie il y a 8 jours. Il n'y a rien à y faire ! Il faut mettre au point cet algorithme et le faire placer sur google. merci et bravo. Fais quand même attention de n'être pas au mauvais endroit (Kin 23.09.1991 ?)

Écrit par : Bernard | 29.05.2010

Écrire un commentaire