27.06.2010

Nacht und Nebel

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" Vous entrez ici par la porte, vous sortirez par la cheminée".

C'est par cette phrase que les prisonniers "Nacht und Nebel" (nuit et brouillard), appelés ainsi car ils devaient disparaître sans plus laisser de trace, étaient accueillis à leur arrivée au camp de Struthof, érigé dès 1940 dans une Alsace annexée par le Reich, mais aujourd'hui sur sol français et lieu de mémoire.

Premier camp de concentration à être libéré par les alliés en avril 1945, ceux-ci découvrirent le four crématoire tel que je l'ai photographié il y a 15 jours, au détour d'une balade vosgienne. En prenant la mesure de la sauvagerie humaine, un gradé américain a dit:" Si les américains ne savaient pas pourquoi ils sont venus se battre en Europe, maintenant ils le savent". 

La cruauté des SS, leur indifférence aux autres, leur sentiment "d'être en droit d'agir ainsi" ne peuvent s'expliquer que par un étrange paradoxe. Ils vivaient en famille dans des villas à quelques centaines de mètres du camp dans lequel ils affamaient, brutalisaient, regardaient agoniser des hommes de leur âge, les dépiautaient avant de les brûler et à leur procès, lorsqu'il y en eut, s'étonnèrent des griefs dont on les accablait. On retrouva le même comportement schizophrénique au Cambodge, au Rwanda, en Croatie, partout où des hommes, comme vous et moi, franchirent les limites  de l'appartenance humaine. Un curieux processus collectif qui trouve un terreau fertile partout, parvient à déshumaniser l'autre jusqu'au point où il quitte le genre humain pour appartenir un autre groupe, celui des "undermenschen, des cancrelats, des cafards" qu'on peut maltraiter puisqu'ils ne sont plus des nôtres.

Tous les tortionnaires n'étaient pas des brutes analphabètes; il y eu à Struthof des expériences médicales à propos du typhus exanthématique, du gaz ypérite et la constitution de collections anatomiques menées par d'érudits médecins dont l'un avait même été candidat au prix Nobel avant la guerre!

Le processus par lequel on parvient à extirper à l'autre son  humaine condition ; le raser, le tatouer, lui enfiler une costume de bagnard, l'affamer, l'affaiblir par le froid, la fatigue d'un travail harassant, la peur des chiens et des punitions, conduit effectivement au résultat recherché; des êtres vivants mais qui ne montrent plus aucune fierté, plus aucune résistance, plus aucune attitude digne et virile. Puisqu'ils rampent je peux marcher dessus; il ne leur reste de la vie que le souffle ; leur ôter est devenu anodin.

Mais ce qu'il faut comprendre c'est que ce ne sont pas ces épaves qui ont quitté le genre humain, ce sont leurs bourreaux. Pour pouvoir se comporter à la maison en pères de famille et au camp en tortionnaires, ils se sont persuadés qu'ils n'avaient plus en face d'eux des hommes, d'autres pères et d'autres fils mais des sous- under- quelque chose. En réalité il faut effectivement que quelqu'un - du bourreau ou de la victime- rompe le lien relationnel où l'autre est le miroir de soi, donc respectable. Mais à vouloir pousser le prisonnier Nacht und Nebel hors du miroir en l'avilissant,  ce sont les bourreaux qui chavirent, pas ceux qui coulent.

Arrivés au bout du voyage, en face du "poële à os", il n'y a plus de larmes depuis longtemp, justes quelques mots griffonnés par un rescapé ;  

 

Lorsque finalement le corps se retrouvait devant cette bouche métallique brûlante, il était si déshydraté qu'il ressemblait à du bois mort et tordu. Alors le cadavre ne faisait plus qu'un avec ses frayeurs et ce n'étaient pas les flammes de cette trappe qui rendaient hagards ses grands yeux ouverts aux extrémités de ses membres de bois, mais le néant infini qu'ils fixaient depuis longtemps et dans la fixation duquel ils s'étaient vitrifiés".

Pahor, déporté Nacht und Nebel slovène.

 

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