07.12.2010
Le mauvais oeil
Ce n’est pas la première fois mais je m’en passerais bien.
Lorsque j’atterris à Antananarivo le 16 novembre dernier, mes collègues malgaches m’apprirent mi-gênés, mi- amusés qu’une tentative de putsch venait d’éclater l’après-midi même dans une caserne à un petit kilomètre de l’aéroport.
« Bienvenue à Madagascar » annonçait la banderole barrant le hall d’arrivée. Comme j’étais déjà présent lors des grabuges du mois de mai, je soupçonne certains de mes collègues de croire que j’ai le "mauvais œil "; si tel est le cas et selon les coutumes, on risque de me déifier ou de me brûler !
En réalité, la mutinerie fit beaucoup plus de bruit dans les médias européens que sur le terrain. Les officiers mutins n’ont pas été suivis par les casernes comme ils l’espéraient et finalement une reddition négociée mit un terme à cet épisode après trois jours de palabres et quelques rafales d’armes automatiques pour faire bonne figure. Jamais nous ne fûmes inquiétés ou entravés dans nos occupations ou déplacements.
Mais une fois de plus, cette convulsion illustre l’instabilité politique chronique de certains états africains.
Il y a deux semaines, les élections en Egypte gagnées par le parti du président avec 92% des voix, le week-end dernier l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire attendue depuis ...2005 qui débouche sur deux présidents auto proclamés et des jours bien sombres en perspective, deux ans de désordres en Guinée avant des élections sans cesse reportées (où une amélioration pourrait poindre) semblent confirmer que le pouvoir ne se partage pas, ne se cède pas mais s’arrache et se garde. En ces matières comme dans d’autres, les occidentaux jouent un rôle qui n’est pas de leur ressort ; nous voulons inculquer et copier-coller nos systèmes et organisations politiques partout dans le monde comme étant les seules références qui vaillent.
A ce sujet, je ne peux que reprendre mot à mot ce que je disais il y a déjà trois ans.
Libres de choisir, les sociétés africaines opteraient probablement pour d'autres modes de représentation politiques plus décentralisées, plus négociées. Sans doute jusqu'au marchandage. Mais qui sommes-nous pour leur vanter le mérite des seules élections à l'occidentale. Rappelons-nous que longtemps le président français fut désigné par les parlementaires et qu'il fallut attendre De Gaulle pour instaurer l'élection directe au suffrage universel du président de la république en ... 1965.
Ce choix gaullien n'est plus remis en cause dans nos pays où l'information circule presque librement par la voie multiple des médias, où chacun, en gros, est scolarisé et peut s'exprimer, où règne un état de droit, censé mettre en oeuvre des politiques et des moyens au service des citoyens.
Mais en Afrique, l'état est bien incapable d'assurer ce rôle de "gouvernement des structures et des hommes", faute d'expertise, de moyens et de vraie volonté. Dès lors si vous êtes financièrement, matériellement, médicalement, socialement en difficulté, vous ne vous tournez pas vers l'état, mais vers votre famille, votre clan, votre tribu, votre ethnie. Car il n'y a ni caisse de pension, ni caisse de maladie, ni syndicat, ni mutuelle, ni CPAS dignes de ces noms. Il y a vos "frères" qui ont le devoir de vous accueillir si un soir vous débarquez, venant de votre village lointain, avec pour seul viatique leur adresse griffonnée sur un bout de papier. Refuser d'accorder votre aide revient à vous exclure du clan qui est le seul gage de votre survie.
De sorte que si le "meilleur de vos frères" perd les élections, c'est toute sa communauté qui est mise en danger car le vainqueur des élections aura déjà tant à faire à " servir" sa famille qu'il n'aura, le voudrait-il, pas les moyens de prendre en compte les légitimes prétentions des autres.
Tant que les états resteront aussi faibles, incapables de jouer leur rôle, les vaincus sortiront des tranchées pour contester le verdict des urnes. C'est une question de survie. Il faut donc arrêter d'imposer des élections générales et libres dans des pays incapables d'accueillir les vaincus. Il faut d'abord consolider ces états, les renforcer et en attendant, ils doivent réinventer d'autres formes de représentation. Eux. Pas nous.
Et si malgré tout on nous sollicite, pour organiser et subventionner des élections, pourquoi ne pas commencer par le commencement ; une élection au niveau des villages et des quartiers ( souvent regroupés par origine) ; puis les élus réunis au niveau provincial ou régional, élisent leurs représentants au niveau national qui à leur tour élisent le président et nomment le gouvernement. Cette filière a le mérite que chaque niveau vote pour des élus qui leur sont proches, qu’ils connaissent et cotoyent, qui parlent leur langue et connaissent leur état. Bien sûr il y aura des marchandages et des intrigues mais au moins les gens se reconnaîtront dans leurs élus qui auront des compte en leur rendre. Cette représentation politique pyramidale aura aussi le mérite de coûter infiniment moins cher que les campagnes électorales nationales, elles seront moins sujettes aux fraudes lors du dépouillement et moins contestables par les non-élus.
Lorsque j'atterris à Bruxelles une semaine plus tard, j'appris que la palabre belgo-belge entamée au lendemain des élections de juin se poursuivait, que le nouveau gouvernement se faisait toujours attendre mais que les casernes restaient calmes!
11:29 Écrit par JLH | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : africa |
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