06.02.2012

Penser

Je n'ai plus rien posté depuis le début de cette année. Pourtant les sujets ne manquent pas qui fâchent, amusent ou appelent commentaires, réactions et indignations.

Vient un temps où l'utile, l'immédiat, l'efficient ne suffisent plus. Parce qu'on les a pratiqué en suffisance, qu'on leur a déjà consacré plus que nos jours, que les accumuler et les reproduire sans fin ne se désire plus.

On aspire à autre chose, qui peut n'être rien. Ce n'est pas un risque, c'est un choix. Et si ce n'est rien, c'est quand même autre chose que ce dont on ne veut plus.

La pensée naturelle est de l'ordre du pratique car nous-même sommes engoncés dans un circuit fonctionnel; nous devons agir, travailler, organiser notre vie. Le temps nous est compté, nos proches sont dans l'attente de nous comme nos collègues et la communauté. Penser utile tous ensemble assure d'ailleurs le succès planétaire des techniques. Mais ce mode de pensée occupe tout notre espace déjà bien encombré, voire alimenté, par l'omni-présence des radios, télés, presse et communications. Alors confusément, on aspire à autre chose qu'on aimerait pouvoir convoquer à notre guise. Ce serait cette pensée libre, venue de nulle part, rafraîchissante, parfaitement inutile sauf à continuer de respirer.

Le problème c'est que si nous activons nous-même la pensée pratique, opérationnelle, quotidiennement utile ( je dois penser à ceci, faire cela..) une pensée libre, on ne la convoque pas; c'est elle qui vient à nous pour autant que nous lui laissions un peu d'espace et de temps. Le silence, les balades, la solitude, la nuit en sont les levins.

D'autres s'expriment à ce sujet bien mieux que je ne peux le faire:

« Lorsque nous dressons un plan, participons à une recherche, organisons une entreprise, nous comptons toujours avec des circonstances données. Nous les faisons entrer en ligne de compte dans un calcul qui vise des buts déterminés. Nous escomptons d’avance des résultats définis. Ce calcul caractérise toute pensée planifiante et toute recherche. (...). La pensée qui compte calcule. Elle soumet au calcul des possibilités toujours nouvelles, de plus en plus riches en perspectives et en même temps plus économiques. La pensée qui calcule ne nous laisse aucun répit et nous pousse d’une chance à la suivante. La pensée qui calcule ne s’arrête jamais, ne rentre pas en elle même. Elle n’est pas une pensée méditante, une pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est.

Il y a ainsi deux sortes de pensée, dont chacune est à la fois légitime et nécessaire : la pensée qui calcule et la pensée qui médite. Or c"est cette seconde pensée que nous avons en vue lorsque nous disons que l’homme est en fuite devant la pensée. Malheureusement, objectera-t-on, la pure méditation ne s’aperçoit pas qu’elle flotte au-dessus de la réalité, qu’elle n’a plus de contact avec le sol. Elle ne sert à rien dans l’expédition des affaires courantes. Elle n’aide en rien aux réalisations d’ordre pratique. Et l’on ajoute, pour terminer, que la pure et simple méditation, que la pensée lente et patiente est trop "haute" pour l’entendement ordinaire. De cette excuse il n’y a qu’une chose à retenir, c’est qu’une pensée méditante est, aussi peu que la pensée calculante, un phénomène spontané. La pensée qui médite exige parfois un grand effort et requiert toujours un long entraînement. Elle réclame des soins encore plus délicats que tout autre authentique métier. Elle doit aussi, comme le paysan, savoir attendre que le grain germe et que l’épi mûrisse. »

Martin HEIDEGGER, Sérénité, in Qestions III, édit. Galimard, p. 163