17.09.2006

Enterré vivant

Discussion d'après-dîner sur la mort et les funérailles. Les uns préfèrent la tombe, les autres la crémation, certains hésitent. Pas mon voisin de table qui revendique la crémation avec énergie " de peur d'être enterré vivant".

Vieille hantise, peur ancestrale? Peut-être mais ce qui me glace , c'est qu' en cette matière je lui reconnais quelque compétence; il est médecin-anésthésiste ! On en reparle la semaine prochaine. 

28.08.2006

Le passeport chinois

S'il est aujourd'hui facile d'obtenir un visa et de voyager en Chine, pour autant il reste malaisé de communiquer avec ses habitants.

Leur langue et leur indifférence à notre égard, du moins dans les grandes villes, sont autant d'obstacles à des échanges concrets. Les personnes affectées au contact avec les étrangers dans les hotels ou les commerces manifestent bien des signes d'attention, voire de déférence, mais s'en tiennent à des rapports strictement utilitaires.

Toutes ces barrières basculent devant l'enfant.

Si vous accompagnez un enfant, les visages s'éclairent, les sourires s'affichent et il est courant que des attroupements se forment devant le maxi-cosy ou la poussette pour l'admirer, le toucher ou le photographier.

On reste un peu interloqué par cet empressement mais comment résister à cette gentillesse collective non feinte qui permet d'échanger quelques mots et, à cette seule occasion, de se sentir vraiment les bienvenus.

Cette attirance s'explique par deux phénomènes typiquement chinois. D'abord les enfants en bas-âge sortent rarement de chez eux par crainte de la pollution, des accidents, par habitude. Les chinois utilisent peu les landaus et poussettes; ils portent généralement leur enfant dans les bras.

Dès lors, cette petite tête blonde, gracieusement installée dans sa pousette, fait sensation dans les lieux publics et constitue le meilleur des passeports.

L'autre motif résulte de la politique nataliste imposée par le gouvernement depuis 20 ans: un enfant par couple. Traumatisé par les famines des années 60 et soucieux de lutter contre la croissance exponentielle de la population ( Jacques Dutronc chantait " 700 millions de chinois et moi.." , ils sont 1.265.000.000 aujourd'hui) , le gouvernement chinois découvrit rapidement les effets pervers de cette décision. D'abord le nombre d'avortements et d'infanticides explosa puisque la nature humaine, fut-elle chinoise, est ainsi faite que la propension à se reproduire reste une des pulsions les plus réfractaires aux lois des hommes. Ainsi, le ratio hommes/femmes en Chine s'établit à 106,74 nettement plus élevé que la moyenne mondiale ( 101,44) car, à choisir, les couples chinois préfèrent un fils unique. Et le ratio appelle une révision d'urgence de la loi lorsqu'on constate que chez les enfants de 0 à 4 ans, il atteint 119!

D'autre part, la proportion de personnes agées va, mécaniquement, augmenter si la natalité baisse. On estime le nombre actuel de personnes de + de 65 ans à 88 millions soit 7% de la population. Mais ce poucentage va grimper à 21% en 2040!

Le gouvernement a dès lors assoupli sa position; à la campagne vous pouvez avoir 2 enfants si l'ainée est une fille ou encore si vous ou votre conjoint est issu d'une des minorités ethniques reconnues. Mais plus fondamentalement, 2 enfants sont admis si le père et la mère sont tous deux enfants uniques. Cette dernière mesure va concerner tous les jeunes adultes issus de la politique nataliste entrée en vigueur il y a 20 ans et qui arrivent en âge de procréer.

Cependant, si les aspects quantitatifs semblent sous contrôle, une autre retombée de cette politique, plus insidieuse, risque de bouleverser la société chinoise.

C'est le regard que les parents portent sur leur enfant. Alors que la société chinoise a toujours prôné la primauté de la " communauté" sur l'individu, voici que l'enfant-sujet devient le centre de tous les intérêts de la famile, avec les excès et dérives éducationnelles que ce statut d'enfant-roi peut provoquer.

Mais lorsque les 1.454.000.000 chinois prévus en 2020 seront tous des enfants-rois devenus adultes, il n'est pas acquis que les leviers de fonctionnement et de manipulation des " masses" obéiront aux mêmes mécanismes qu'aujourd'hui.

A la nuance près que dans 15-20 ans ce seront ces enfants, produits de cette politique controversée, qui tiendront à leur tour les commandes du pouvoir. 

 

En attendant, une jolie chinoise aux longs cheveux de jais, s'accroupit près de l'enfant blond, colle son visage contre le sien, ouvre les doigts en forme de V et  pose pour la photo que ses amis chinois s'empressent de prendre avec leurs gsm. Puis la chinoise ravie se relève et désignant l'enfant, déjà habituée à ces séances photo, nous dit:" She is a movie star" . 

09.07.2006

La vie rêvée des mineurs de fond

Un couple, qui nous est proche, se sépare. Un de plus. Ce n'est ni le premier, ni le dernier. Mais je ne parviens pas à banaliser ce qui, en finale, est toujours un déchirement, un échec et un rêve brisé même si, bien sûr, un cas n'est pas l'autre.

Comment comparer cet autre couple de nos connaissances qui se quitta un mois après le mariage pour cause d'infidélité pré et post -nuptiale du mari  et celui que j'évoque ici qui vécut plus de 30 ans ensemble. A les voir se séparer, ils semblent épuisés par cette vie commune qui, de compromis en silences, de renonciations en indifférences, les a laissés sans ressort pour sauver ce qui les avait pourtant cueilli dès l'adolescence.Un amour arrivé au bout, comme un vieux chien qui se couche à vos pieds pour mourir sans plus avoir ni la force ni la volonté de se redresser.

Qui de l'homme ou de la femme en porte la responsabilité, si tant est qu'il faille toujours un coupable pour nous rassurer? La question est sans réponse et sans intérêt, d'autant plus que le regard qu'ils portent sur leurs rêves brisés est souvent très différent. 

Si vous demandez à une femme accomplie de juger sa vie à l'aune de ses illusions de jeune fille, elle vous répondra souvent en modulant les paramètres de son rêve initial; elle aurait souhaité plus ou moins d'enfants, un mari plus comme ceci, une maison plus comme cela, un statut différent etc. Elle évoquera les conditions d'accomplissement de son rêve sans le remettre en cause.

Un homme abouti pourra raisonner de même en qualifiant sa famille et son job mais il pourra aussi envisager sereinement une toute autre vie où les enfants n'existeraient pas, la femme serait occasionnelle et sa vie une bohème. L'appel du large. Ou peut-être, mais est-ce différent, un refus de quelque contrainte que ce soit, une vie sans devoirs ni obligations autres que de pourvoir à soi-même.Et même s'il ne s' engage pas dans cette voie, il peut en tout cas l'imaginer.

Alors, s'ils acceptent la vie en couple comme un passage communément obligé, les plus fragiles des hommes  ou les plus lâches y renoncent après 2 ou 5 ans lorsqu'ils croient sentir une chape se refermer et laissent à leurs vies rêvées  jeune mère et petits enfants. 

Les plus responsables restent au foyer mais inconsciemment attendent une reconnaissance disproportionnée pour avoir fait aux leurs le sacrifice du renoncement à une autre vie.

Si on demandait aux mineurs ce qui les poussent au fond de la mine, ils répondraient à juste titre qu'ils y descendent contraints par le seul souci de nourrir leurs familles.Et tant mieux si, au final, ils y trouvent quelques satisfactions plus personnelles de solidarité ou de fraternité.

Cela ne change rien; pas de famille, pas de fosse car s'il ne s'agit que de veiller à leurs propres besoins, ils pourraient se contenter de peu.

Donc, ils apprécieraient d' apercevoir dans le regard, les gestes et les paroles de leurs femmes et enfants cette reconnaissance quotidienne que leur seul présence justifie puisqu'elle est autant de renoncements à tous les champs du possible d'autres vies. 

Bien sûr, ils omettent de reconnaître que leurs femmes aussi portent leur part du poids de la vie et revendiquent une toute aussi légitime considération. Mais surtout ils ne voyent plus ( ou pas encore) que la définition de soi passe irréductiblement par la rencontre de l'autre et que l' humain isolé reste inachevé.  

Cependant, si au sortir de la fosse le mineur retrouve une compagne qui s'érige en " reproche vivant" pour tous ses actes manqués, il est clair que la mine sera de plus en plus profonde et obscure, que le travail ou les copains accapareront de plus en plus de temps, ce qui alourdira les regards, le poids des reproches et l'envie subséquente de s'éloigner.

Alors, après un mois ou 30 ans, les regards s'éteindront et tout basculera si d'autres yeux, sans reproches ni exigences, se posent sur l'un ou l'autre des conjoints épuisés.

Bien sûr, nous ne sommes pas mineurs de fond mais nous avons tous notre mine, notre fosse, nos corons et nos rêves. 

 

Le seul moyen éprouvé de rompre cette spirale revient au plus diligent des deux qui s'en retourne au fondement même du couple; essayer mutuellement de rendre l'autre heureux. Et ce ne serait grave que si on ne sait plus comment s'y prendre pour y parvenir.

Ce peut être même ludique: " à la poubelle ce qui déplaît chez l'autre comme ce geste quotidiennement répété que l'on ne supporte plus- ces pantoufles de l' un, ces "marcels" de l'autre- ce qu' on ne dirait ou montrerait pas à d'autres..." 

Mais ça ne marche pas à tous les coups!

Ma femme jeta ainsi une paire de jeans raide de crasse et plein de trous. J'allai dans la poubelle le récupérer pour le dissimuler sous une pile de vêtements. C'était il y a 30 ans, on est toujours et pour toujours ensemble.

11.06.2006

Christos

Début d'année, j'ai reçu à Bruxelles un commercant grec qui loue depuis 12 ans une petite unité industrielle alimentaire que la société possède en Afrique. Comme il prend de l'âge je m'enquis de ses projets et de la pérennité de la location. Il me dira (1):

" Vous voyez, j'ai 71 ans. Toute ma vie j'ai travaillé; ici à Bruxelles ou à Athènes, je ne suis personne. Là-bas, je connais tout le monde. Si j'arrête, je dépéris."

En cela, il rejoignait ceux qui pensent que la vie est comme une bicyclette; il faut toujours avancer sinon on tombe.

15 jours après son retour en Afrique, Christos fut évacué sanitaire vers Johannesburg en Afrique du Sud pour examens médicaux. Ceux-ci ne décelèrent rien de particulier et il repris le travail. Mais depuis janvier, il souffre.

Christos a quitté la Grèce à 15 ans pour rejoindre un oncle installé au Congo depuis 1932 et qui avait promis de l' initier au commerce tout en poursuivant sa scolarité sur place. Mais 24 heures après son arrivée à Elisabethville, il gagnait un poste de brousse perdu dans le Maniéma avec son oncle qui lui confia un fusil et une caisse d'argent avant de repartir en ville. Christos avait mission d'acheter des arachides au meilleur prix, de les stocker et de les surveiller jusqu'au retour de l'oncle. Il resta seul pendant 2 mois alors qu'il ne connaissait pas un mot de français ou de langue nationale. Après 2 semaines il aperçut un blanc sur une pirogue, lui fit de grands signes et courut au rivage pour s' apercevoir qu'il s'agissait d' un albinos. Il resta dans ce poste de brousse 6 ans, ne revit jamais l'école mais aujourd'hui, il parle le français, le swahili, l'anglais et conduit une entreprise de 180 personnes tout en regrettant qu' aucun de ses 3 enfants ne souhaite reprendre ses affaires.

J'ai un certain respect pour cette forme de noblesse au travail.

Je l'ai revu cette semaine à Bruxelles. Il venait d'acheter à l'aéroport un gsm Nokia mais n' avait pas activé la fonction "sonnerie" ou "vibreur" et je ne pouvais l'aider car la langue d'affichage était le grec. Alors il gardait son appareil en mains et scrutait sans cesse l'écran pour voir si on ne l'appelait pas.

A midi, je l'emmenai au Lac de Genval. Il faisait beau, chaud et la forêt déclinait toute la gamme des tons verts. Sur la terrasse, un verre d'eau à la main et le gsm dans l'autre il me dit:" C'est le paradis ici, mais le savez-vous?"

 

(1) Dans un certain contexte, les congolais utilisent le futur simple pour relater un événement du passé!. Ainsi, ils disent :" Je lui ai demandé son avis. Il me dira que..." Phonétiquement, cette forme ne choque pas, elle est même plaisante. 

05.06.2006

Grand-père

Lorsqu' une jeune parturiente enfante pour la première fois, elle fait d' un garçon un père et de son propre père un grand-père.

Souvent, le jeune père est bouleversé par le bébé, son enfant tandis que ce qui bouleverse le grand-père, ce n'est pas le nouveau né mais le regard nouveau qu'il porte sur sa fille.

14.05.2006

Esclaves blancs

Sans commune mesure avec la traite des noirs, il y eut historiquement 2 formes d'esclavagisme qui frappèrent des occidentaux blancs:

- les sultants du Maroc actuel gardaient volontiers sous statut d'esclaves les milliers de prisonniers blancs que les guerres et les pirateries leur livraient. Les meilleurs d'entre-eux cependant pouvaient briguer des postes à responsabilité qui les amenaient fréquemment à devoir se retourner contre leurs pays d'origine pour servir leurs nouveaux maîtres.

- les femmes blanches, principalement du Caucasse et des Balkans, qui peuplaient les harems étaient préférées aux Abyssiennes et plus encore aux noires. Jusqu'au milieu du 19° siècle, une esclave blanche coûtait 3 à 5 fois une éthiopienne et 6 à 10 fois une esclave noire.

Mais le plus cher restait l'eunuque. Après la Chine, Rome et Athènes, les pays arabes et turc accueillirent nombre de castrats slaves d'abord, noirs ensuite.Les musulmans ne pouvant pas réduire leurs co-religionnaires en esclavage, encore moins en castrats, ce sont des prêtres coptes bien souvent qui "opéraient" les jeunes garçons de 8 à 12 ans grecs, slaves ou circassiens avec un taux de mortalité effrayant qui justifiait un prix 4 à 5 fois supérieur à celui des esclaves femmes. 

On pourrait gloser sur l'esclavage sans fin; contentons nous de nous réjouir de n' avoir plus qu' à commémorer son abolition. Sans oublier cependant que le dernier pays à avoir aboli cette pratique est la Mauritanie. C'était en ... 1980! 

17.04.2006

Delete

16h30, la gare, la foule, 17 ans, 5 coups de couteau, MP3, un mort.

Mais quoi, il résistait non?

Alors, " Voulez-vous réellement supprimer cet élément? oui-non?"

et le doigt sur le clavier choisit "Yes"  puis " enter" comme le pouce baissé des romains dans l'arène.

Au jeu du " Maillon faible" je te kille; à la "Ferme" je te destroye; à la " Star Ac" je te delete; dans tous les jeux vidéo je te pulvérise; chez Imbev ou chez VW demain je t'erase .

Ce n'est plus l'apologie du plus fort, c'est la mise à mort du plus faible. 

Et la différence n'est pas cosmétique, elle est structurelle. Ce n'est plus tant celui qui gagne qui importe avec ses qualités et ses mérites que le processus d'élimination systématique des autres.

On cherche un coupable, on a déjà trouver les responsables. Depuis Scream on sait que la télévision et les jeux vidéo sont criminogènes.

On a cru avoir mis un couvercle étanche sur nos pulsions avec quelques siècles d'histoire et quelques années de civilisation. Mais on ressent bien que le couvercle craquèle comme s'étiole la famille et chancelle l'école.

Tu es dans mon chemin ( ou celui de mes envies), " casse toi, tu pues" chantait Renaud.

Nous, on choisit " Delete " puis "enter". Les psy parleront de " représentation de l'autre" déficiente. A tout le moins.

On pourrait utilement rêver d'une télé qui forme et informe, d'une école qui instruit et motive, d'une famille qui éduque et structure.On pourrait aussi utilement arrêter d'y rêver et s'atteler.

Tout en se méfiant des mesures générales prises à partir d'un cas particulier.

Car en Afrique centrale ou au Cambodge, il n'y a pas de télé ni de jeux vidéo. Rien que des machettes et c'est amplement suffisant.

D'ailleurs tous n'avaient pas 17 ans.

Les victimes? Non. Les tueurs.

05.03.2006

Le combat ordinaire

Chaque année, 2000 mineurs d'âge assignent leurs parents devant les tribunaux français pour obtenir une " pension alimentaire" basée sur "l'obligation d'aliments" que les parents doivent à leurs enfants.

A l'antienne " Je te coupe les vivres", ultime menace de parents excédés par la jeunesse débridée de leurs adolescents, répond dorénavant " On s'expliquera au tribunal" d' enfants laissés pour compte par des parents immatures.

                                           * * * *

 

Un jeune imposteur, qui n'avait pas confiance dans la justice française mais avait lu l'évangile, a usurpé l'identité de mineurs disparus pour réapparaître, tel l'enfant prodigue, et s'immiscer dans des familles, tellement heureuses de retrouver leur fils qu'elles mettaient plus de temps que de raison à constater l'imposture.

                                           * * * *

 

Ces exemples pour vous dire que la sereine harmonie des familles reste une gageure.

 Tous les pères devraient offrir à leurs fils et tous les fils devraient offrir à leurs pères les 3 albums BD de Larcenet " Le combat ordinaire" - un chef-d'oeuvre de décryptage des relations de ces nouveaux adulescents( néologisme) avec leurs pères et leurs compagnes - qui cassent les mythes machos ( le véto est une femme) et éclabousse d'un regard neuf nos certitudes.

 

Et si les mâles précités réchignent à se faire cadeaux réciproques, que les mères s'y collent et offrent ces moments de grâce à leurs hommes.

 

 

PS: voir photo colonne de gauche

28.01.2006

Eprouvés

 

La femme de ma vie est orpheline;

de son père depuis longtemps

de sa mère depuis quelques jours.

 

"La mort ! Que serait la vie sans la mort ?" s'interrogeait Lacan, après tant d'autres." Que serait une vie éternelle ?"

La mort définit la vie. C'est notre seule certitude; elle s'immiscera entre un passé aux souvenirs aléatoires et un avenir qu'elle nous refusera, qui aurait été celui de tous les possibles mais aussi celui de nos renoncements successifs.

 

Le seul remède à ce deuil, c'est de regarder le sommeil de nos enfants ou celui de nos petits-enfants, la sérénité de leurs lentes respirations. C'est l'appel de la vie et la chaîne des générations qui se forge plus intensément dans ces moments de nouvelle solitude, qui remet la mort à sa place et nous permet de dire quand vient le moment ; " c'est dommage que je m'en vais mais c'est bien que je m'en aille". 

 

C'est le moment où on pense comme De Gaulle " La vieillesse, quel naufrage" ou comme Brel " mourir, la belle affaire, mais vieillir!"

 

Et si comme ici, les enfants cristallisent leurs liens de sang, la vie du défunt est exaltée.

 

Pie Tshibanda ( voir blog du 7 novembre 2005 ) dit sur scène dans " C'est pas sorcier" : " Vous les blancs, vous accaparez votre douleur, vous la gardez pour vous. Vous n'avez pas le droit. Laissez venir les autres avoir mal avec vous. Chez nous, on appelle nos frères, nos soeurs et chacun prend une parcelle de votre douleur pour que celle qui vous reste vous soit tolérable." 

 

Il doit nous rester des traces d'Afrique. Beaucoup sont venus cueillir leurs parts. Tous étaient éprouvés.

La femme que j'aime n'est pas orpheline de l'amour des autres.

30.12.2005

24 heures chrono

 
A une période de sa vie, Saint-Exupéry volait pour l'Aéropostale et chaque jour écrivait une lettre à sa femme ; tantôt courte, tantôt longue, drôle ou mélancolique au rythme de ses humeurs.Mais il avait facile. Il avait pour métier de transporter des sacs de courrier et pour  passion, écrire. Parfois, quand le temps lui manquait, il envoyait une enveloppe vide à sa femme, preuve qu'il avait pensé à elle.
Le système de l'enveloppe vide m'arrangerait certains soirs lorsque le temps m'est compté mais internet n'est pas une enveloppe sur laquelle on découvre avec plaisir son nom écrit d'une main familière, c'est une boîte aux lettres et rien n'est plus triste qu'une boîte aux lettres vide.
 
Le temps est ce qui nous manque le plus, et pourtant remarquez comme il est réparti avec équité pour tous les hommes. De notre vie embryonnaire jusqu'à notre mort ( et peut-être surtout face à elle) , l'égalité entre les hommes n'est que baliverne. Sauf devant le temps; une journée, c'est 24 heures chrono pour tout le monde. Reste à savoir ce qu'on en fait.
 
Demain, c'est le dernier jour de l'année et le premier du reste de notre vie. 

25.12.2005

Marie


Marie était réceptionniste au poste d'accueil de notre filiale congolaise. Toujours de bonne humeur, un sourire gentil et quelques mots en swahili qu'elle m'adressait lorsque j'arrivais :
 " djambo" pour bonjour ou " accenti" pour merci.
Elle m'avait invité à son mariage car elle se croyait redevable à mon égard de son engagement et de son poste de chef réceptionniste. Je m'y rendis avec mon fils et même si elle semblait rayonnante, les mots de George Sand me traversaient l'esprit :" On nous élève comme des saintes et on nous marie comme des pouliches". Son mari était encore étudiant.

Ils eurent un premier enfant. L'accouchement fut difficile et j'autorisai son transfert vers une clinique privée de Kinshasa, mieux équipée que le centre de maternité communal.
Elle crut qu' elle me devait la vie ainsi que son fils. Reconnaissante, elle lui donna mon nom. Je lui dis: " Marie, mon prénom si tu veux mais pas mon nom. Il est réservé à mes liens de sang, à mes enfants."
Puis elle eut un deuxième enfant. Son mari étudiait encore.
Lorsqu'ils eurent leur troisième enfant, son mari avait trouvé du travail dans un ministère et ils jouissaient d'une certaine aisance. Le petit garçon ne vécut que quelques semaines. Elle en fut très affectée.Je lui dit : " Marie, espace au moins les naissances". Elle me dit :" Je dois remplacer le petit, après je fais la ligature car chez nous, le médecin veut bien après 3 enfants." 
Elle eut un quatrième enfant par césarienne. Puis un cinquième. Après son accouchement, elle se sentit très faible, fut prise de fièvres et ne vint quasiment plus au travail. Un soir, elle sortit ses robes et ses bijoux, les déposa sur son lit et se coucha.
Cette nuit-là, elle mourut. Elle avait 33 ans.
 
Cinq semaines après sa mort, ses 4 enfants s'envolèrent pour Paris rejoindre sa soeur qui est aide-soignante dans un hopital parisien et qui , elle-même, a 4 enfants. Cinq semaines, le temps pour trouver une filière d'émigration.
 
A son enterrement; tout le monde pleurait. On m'a dit : " Son mari a beaucoup pleuré sa femme".  Ah oui !  
 
On peut encore mourir de fièvres puerpérales au 21° siècle dans la capitale du Congo. Alors imaginez un instant dans les villages.
 
Djambo Marie et accenti.



14.12.2005

Terminator

 
Ce matin, dans la Californie de Terminator,  Stanley " Tookie" Williams a été exécuté.
Ne refaisons pas son procès ou celui de la peine de mort. Constatons qu'il attendit 24 ans dans le couloir de la mort, traversé de périodes alternées d'espoir et de désespoir.
Faire patienter les condamnés aussi longtemps, est-ce du sadisme?
D'abord, c'est le temps souvent nécessaire pour " épuiser toutes voies de droit" en matière de recours.
Ensuite et surtout, le temps fait une oeuvre parfois salvatrice ; celle de constater quelques erreurs. Je ne dis pas " réparer" car comment le pourrait-on lorsqu'une personne arrêtée avoue être l'auteur d'un crime imputé à un autre? Comment rendre à celui-ci son honneur, ses années de prison, sa confiance dans le genre humain qu'il a dû renier? Que dire à ceux que  les tests ADN pratiqués depuis une dizaine d'années ont innocentés ; 165 personnes aux USA dont 12 se trouvaient déjà dans le couloir de la mort ? Douze.
Imaginez le coefficient d'erreurs en Chine qui exécuta 5.000 personnes en 2004 pour
"seulement" 59 aux USA.
Ce matin, 37 invités assistèrent à l'exécution par injection. C'est un progrès.
Avant, les exécutions étaient publiques, pour que les malandrins craignent la justice. Mais en France, on dut stopper les décapitations publiques en 1939.
Le bon peuple huait les bourreaux, croyez-vous.
Détrompez-vous. Des femmes hystériques, de plus en plus nombreuses, venaient tremper leurs mouchoirs dans le sang des guillotinés. 

27.11.2005

Il faudrait qu'on m'explique (3) : Pulsions


Je sais la vie, l'amour, la mort, les femmes, la maternité comme autant de zones d'ombre pour les hommes et que, probablement, plus rien d'original n'a été écrit à ce propos depuis le théâtre grec. Mais lorsque tous ces éléments s'entremèlent dans une histoire, l'ombre s'opacifie.
 
Modigliani est mort jeune, en 1920 à l'âge de 36 ans, rongé par la tuberculose, l'alcool et les drogues. Le peintre - à défaut d'avoir eu la force de sculpter, sa vraie passion- est aussi mort pauvre . 
Deux ans plus tôt, sa compagne, Jeanne Hébuterne, lui avait donné une fille alors qu'elle n'avait elle-même que 20 ans.Cet enfant fut d'abord déclaré de père inconnu, puis Modigliani l'a reconnu comme il promit aussi, par écrit, à Jeanne de l'épouser. 48 heures après la mort du peintre, Jeanne se suicida laissant ainsi leur enfant seul. En se défenestrant du 5° étage, elle privait aussi de vie le second enfant de Modigliani qu'elle portait depuis 8 mois.

Et là, l'opacité se fait nuit.
Que la pulsion de vie ne résiste pas toujours au désespoir, c'est connu mais que ce désespoir charrie une force qui submerge l'enfance, je cale. Notre système hormonal, endocrinien, psychique ou mystique ne devrait laisser des béances, où s'engouffrent les pulsions de mort, que pour nous-même. Que Madame Goebbels ne puisse envisager de vivre dans un monde privé du "national-socialisme" soit, mais pas qu'elle empoisonne ses 6 enfants pour la même raison ( cfr le film La Chute).
 
A Modigliani qui écrivit quelques jours avant sa mort :" Le bonheur est un ange au visage triste", à cette réalité je préfère le cinéma et la dernière phrase de "Kill Bill 1" qui voit Uma Thurman sabrer tous les méchants pour venger sa fille qu'elle croit morte: " Mais sait-elle que sa fille est vivante ?"    

 

   

    

 

                                                               

 

13.11.2005

L' enfant


Née à Namur, morte à Namur à 2 ans. La petite Théa a succombé à sa maltraitance.
L' enfance assassinée est une zone de silence, qui précède les allées du cimetière

Selon l'Inserm ( Institut national français de la santé et de la recherche médicale) les âges critiques pour une mort violente sont de 15 à 24 ans et de... 0 à 18 mois.
Contrairement aux idées reçues, les facteurs affectifs, l'incapacité à répondre aux exigences d'un bébé qui pleure, priment les facteurs socio-économiques.Et plus surprenant, la mortalité des moins de 18 mois touche surtout les petits garçons. Trois-quart des morts violentes concerne les bébés masculins.
Même si les statistiques font état d'une régression des morts suspectes, comment rendre justice aux petits des hommes que ceux-ci ont supplicié ? L'autopsie n'est pas systématique et la prévention reste lacunaire.
 
Pendant la projection du film des frères Dardenne ( affiche dans la colonne de gauche)
- palme d'or 2005 à Cannes- je regardais Bruno ( formidable Jérémie Renier)  en me disant:
" Il n'est même pas méchant ! "
Je l'aurais voulu laid, brutal et mauvais pour pouvoir m'en différencier. Mais les Dardenne ont le génie trouble de le présenter autrement ; immature certes mais surtout non-structuré.
 
Les enfants maltraités, les enfants vendus, les enfants niés; un vrai défi de société. Soutenir la parentalité, intervenir dès la grossesse et accompagner les parents qui n'ont pas investi leur fonction nouvelle c'est admettre la vérité;  le métier de père ou de mère est le seul qu'on ne nous apprend pas.
 
Dans la réalité namuroise ou la fiction cinématographique, tous les enfants ne naissent pas égaux .
 





07.11.2005

Un noir au pays des fous blancs

 
Tshibanda, intellectuel originaire du Kasaï au Congo, travaillait  à Lubumbashi, chef-lieu du Katanga, une région voisine de la sienne.
En 1995, Mobutu nomma un nouveau gouverneur à Lubumbashi qui cloua au pilori  les kasaïens, les accusant d'occuper tous les postes importants et les fonctions de direction dans les rouages économiques au Katanga et notamment à la Gécamines ( ex Union Minière) . Ce qui n'était pas faux mais résultait surtout des mérites de la communauté kasaïenne.  
Vilipendés, dépossédés, pourchassés, les kasaïens fuyèrent  vers le Kasaï que bon nombre d'entre eux ne connaissaient même pas. C'étaient des immigrés de la 2° génération, nés au Katanga. Il y eu des trains de la honte qui acheminèrent dans des conditions effroyables les expulsés vers leur terre d'origine. On chiffre à plusieurs milliers le nombre de victimes, mortes de privation sur le chemin d'un exil dans leur propre pays.
 
Tshibanda fuya ce pays qui se délitait et choisit l'exil en Belgique. Il aurait pu se retrouver à Molenbeek ou à Matonge-Ixelles mais c'est à Tangissart qu'il s'installa, au coeur du Brabant wallon, seul, déraciné et confronté à toutes les tracasseries d'un candidat réfugié politique.
Pour mettre fin à cette galère de solitude, un dimanche à la fin de l'office, il demanda au curé s'il pouvait prendre la parole. 
" Bonjour, dit-il, je m'appelle Pie Tsibanda et je suis votre nouveau voisin. Je viens d'un pays..."
Il expliqua son passé et exprima sa quête de fraternité.
Ce fut la pentecôte en plein hiver pour les paroissiens qui l'accueillirent " comme un pigeon exténué qui s'affale contre votre fenêtre".
Pie fit de son expérience un spectacle et un livre, dont j'ai emprunté le titre, remarquable d'acuité, d'humour  et de pertinence.
 
Peut-être est-ce le début d'une solution; en finir avec les ghettos et les barres d'HLM, accueillir des immigrés dans chaque ville et chaque village du pays; en finir avec Le Corbusier, apôtre du modernisme et revenir aux cités-jardins avec des maisons qui ont des caves pour racines et des greniers pour rêver. 

15.10.2005

La honte au front


Des charters et des autocars emportent vers le sud les africains qui prirent d'assaut Ceuta et Melilla la semaine dernière.On les appelle " les charters de la honte".
Pourtant, la honte fugitive ressentie (?)  en voyant décoller les avions est vite passée.
Mais il en est une autre.
Elle colle au front de ceux qui connurent la fatigue, la privation, la faim dans leur marche vers le nord lorsqu'ils étaient animés par l'espoir.
Aujourd'hui, l'espoir fait place à la honte. Leur honte.Un homme renvoyé au pays, c'est une famille entière renvoyée à sa misère. Au- delà de l'échec, ce qui hante ces hommes, c'est de se présenter, défaits, devant leur mère, leur famille qui leurs avaient confié la charge de partir, coûte que coûte, chercher un ailleurs, y travailler pour ensuite aider ceux qui sont restés au pays.
La famille s'est cotisée, avait choisi le meilleur de ses fils puis commencé à prier.Le voici revenu. Il n'y aura pas de compassion. Il n'y en a pas eu au nord, il n'y en aura pas plus au sud.
C'est pourquoi, opprobes de leur famille, certains d'entre eux reprendront le chemin des barbelés.
Pour s'y jeter.

06.10.2005

de Tunis


J'ai une vraie sympathie pour un de nos associés tunisiens ; 35 ans, actif, déterminé et , ce qui ne gâte rien, intelligent.
Hier soir, en marchant vers le restaurant où nous allions rompre le jeûne, il me prit le bras, comme savent le faire les tunisiens, pour m'annoncer qu'on venait de lui diagnostiquer la sclérose en plaques. IRM, lésions cérébrales, le processus est en cours, irréversible, invalidant. Sa femme, cardiologue, sait mieux que quiconque le chemin de croix qui les attend. Il a choisi une thérapie nouvelle, semble-t-il. Une piqûre tous les 2 jours. Son corps encaisse mal les drogues injectées qui le laissent pantelant durant 36 heures. Il  connaît alors 12 heures de répit avant la piqûre suivante. En riant il me dit : " Mais la semaine a 7 jours, alors le lundi c'est mon jour de congé".
Il a 3 enfants, le plus jeune 7 mois. Je suis KO debout, envahi de compassion et de sollicitude. Mais comment l'exprimer? Alors, en marchant, comme ne savent pas le faire les européens, je lui prends le bras.
 


27.09.2005

 C'est la ouate que je préfère


Dominique de Villepin a déclaré la semaine dernière à la tribune de l'ONU:" Il faut regarder la réalité telle qu'elle est". Cette notion de "réalité" me semble bien galvaudée. Non seulement par TF1 et ses émissions de télé-réalité mais aussi par cette prétention de croire que nous puissions appréhender la réalité "réelle".
Car nos cinq sens font bien piètre figure lorsqu'il s'agit de percevoir le monde qui nous entoure.
Si nous avions le regard de l'aigle ou de la mouche, si nous possédions l'odorat du chien et l'ouïe de l'éléphant ou de la chauve-souris, notre monde paraîtrait transfiguré puisque nous verrions 200 images/ '' au lieu de 50, nous sentirions 200 fois mieux et nous entendrions des infra et ultra sons.
Mais nos organes émoussés nous maintiennent dans une sorte de ouate filandreuse que nous osons appeler "la réalité".
On pourrait d'ailleurs s'étonner qu'aucun animal ne cumule toutes les qualités sensorielles. Chaque espèce se distingue par un sens exacerbé mais aucune ne peut se targuer d'être " l'espèce élue". Peut-être est-ce mieux ainsi.
Cette part d'ombre est sans doute nécessaire à l'acceptation du monde. Il n'est pas sür que nous supporterions un monde cru de vérité. Pas plus que nous ne survivrions si nous avions à affronter la vie de face et à découvert.
C'est le rôle de notre inconscient de rendre la vie tolérable. 
 
 




10.09.2005

Il faudrait qu'on m'explique ( 1 ) : Landru


H. D. Landru était vieux et laid, il manipulait des veuves éplorées, consommait leur relation puis les tuait, les découpait à la scie et les brûlait dans sa cuisinière. Un monstre pensez-vous, un fou diriez-vous.
Pas pour tout le monde. Pendant son procès et avant d'être guillotiné en 1922, il reçut 4.000 lettres enflammées dont 800 demandes en mariage. Même engouement pour Petiot ( guillotiné en 1946 pour avoir tué, débité et brûlé 64 personnes). On rapporte que Dutroux entretenait une relation épistolaire avec une demoiselle qui ne manqua aucune séance de son procès et ne le quittait pas des yeux.
Est-ce un masochisme délirant ou un devoir de rédemption qui anime ces femmes? On peut faire bref et dire d'elles ce qu'on pense d'eux; elles sont folles. Mais il doit y avoir autre chose. La face cachée de la nature humaine. Je préfère ne pas voir. Je ne veux pas qu'on m'explique.