Et si le propre de l’homme n’était pas le « rire » comme le prétendait Bergson mais le « besoin de justice ». Quelle autre espèce vivante possède, chevillée au corps, ce « désir d’équité » qu’on revendique d’abord pour soi-même, puis, au terme d’un long apprentissage, au bénéfice des autres également. Ainsi, sommes-nous courroucés si on estime être traité injustement et indignés si justice n’est pas rendue à autrui. Mais à y réfléchir quelque peu, ce qui nous caractérise n’est pas tant un « besoin de justice » qu’un « refus de l’injuste ». Caïn, fils aîné d’Adam et Eve, n’a-t-il pas tué son frère car Dieu avait refusé son offrande alors qu’il avait accepté celle d’Abel. Voici déjà le premier fils de l’homme qui s’irrite d’une injustice divine et se venge. (Gen 4 – 1 à 9) Dans un premier temps, ce « refus de l’injustice » s’exprime d’abord par le rejet instinctif de toute discrimination dont on serait victime. Et à ce stade, ce sentiment s’arrête là car on supporte très bien l’inique et l’arbitraire s’ils nous sont favorables. « Ce n’est point parce qu’on craint de la commettre mais c’est parce qu’on craint de la subir qu’on blâme l’injustice » ( Platon). Mais encore faut-il, pour ressentir de l’injustice, pouvoir se représenter ce qui est juste. Sinon comment souffrir d’une situation, d’un état si on ne peut en imaginer un autre possible, un autre sort, où nous aurions été méritoirement traités. Posséderait-on un sens inné d’une justice immanente qui nous permettrait de juger notre infortune par rapport à un référent de justice auquel nous aurions naturellement droit ? Regarder les enfants apporte un élément de réponse. Le bambin viendrait-il au monde avec une conception innée de ce qui est juste ou habité d’une dose incommensurable d’égoïsme, nécessaire à sa survie, qui accapare autour de sa petite personne le monde entier, et surtout sa mère. A l’évidence, les enfants en bas âge, s’ils s’accommodent volontiers d’un traitement de faveur, s’emportent s’ils s’estiment lésés. Est-ce par référence à un concept de justice ou par égoïsme ? Et il leur faudra du temps pour passer progressivement du "refus de l’injuste", qui s’apparente longtemps à une exigence d’appropriation, vers un "désir d’équité" qui requiert d'admettre l’existence équipotente des autres. Le temps de comprendre que la seule façon de ne plus souffrir d’injustice, le prix à payer pour être traité en équité, c’est de reconnaître le même droit aux autres. Le besoin de justice procède du refus de l’injuste. Le désir d’équité n’est pas inné ; il est la résultante acquise du rejet de l’iniquité. Toute cette réflexion pour en arriver à parler de la main d’Henry, footballeur français qui, lors d’un match contre l’Irlande, contrôla le ballon de la main avant de le passer à un équipier qui marqua le but de la victoire et qualifia les français pour la coupe du monde de foot au détriment des irlandais. Mais voilà, seul l’arbitre n’a pas vu cette faute de main. Les télévisions passèrent en boucle, sous tous les angles, cette séquence et après match, Henry ne put qu’avouer sa tricherie. Mais pour beaucoup, dans ce cas, faute avouée n’est pas pardonnée. Or, il est impossible pour un joueur, qui n’a même pas marqué le but lui-même, alors que 80.000 personnes hurlent de joie et que ses 10 équipiers lui sautent sur le dos pour le congratuler, de s’extraire calmement de la mêlée pour courir vers l’arbitre : « Excusez Monsieur, mais j’ai fauté ; si, si, je vous assure, vous ne l’avez pas vu mais demandez aux irlandais ». Il eut fallu que l’arbitre convoquât Thierry Henry et « face to face » lui demande : " As-tu fauté, mon fils ? ». Et Henry, dans ce confessionnal à ciel ouvert, devant 12 caméras n’aurait pas dit : « Que nenni Monsieur, j’avais les mains en poche ». Mais voilà, l’arbitre ne l’a pas fait ; les français iront un peu penauds ( même pas sûr) en Afrique du Sud, les irlandais méditeront sur l’injustice du sport, Domenech, l’entraîneur des Bleus empochera les 840.000 euros promis en cas de qualification et TFI rentabilisera les 240.000.000 euros payés pour s’attribuer les droits de retransmission télévisée de cette coupe du monde. On s’accommode très bien d’une injustice sur les terrains de sport, comme dans la vie, si elle nous est favorable et le désir d’équité n’est définitivement pas inné. Le propre de l’homme ne serait-il pas son égoïsme ? |